samedi 12 mars 2011

24 heures plus tard


La mythologie japonaise attribue les séismes à Namazu, un poisson-chat gigantesque vivant dans la vase des profondeurs terrestres. C’est lorsqu’il échappe à l’attention de son gardien, le dieu Kashima, qu’il gigote à en faire trembler la Terre et effrayer ses habitants.
Samedi 12 mars en début d’après-midi. Assis dans un restaurant à digérer mon repas, je ressens une autre légère réplique. Presque vingt-quatre heures se sont écoulées depuis ce tremblement de terre de magnitude 8,9, dont l’épicentre était à près de 400 kilomètres au nord-est de Tokyo, et plus de 150 répliques ont depuis été répertoriées. Elles sont si fréquentes que je me demande parfois si je les hallucine.

Trois jours plus tôt, le 9 mars, je prends part à une entrevue de groupe, au seizième étage d’un gratte-ciel, lorsque les stores se mettent à osciller comme des pendules et les murs semblent prendre vie. Le recruteur, au bord de la nausée, se voit forcé d’interrompre sa présentation un instant. Une fois la secousse atténuée, on fait des blagues forcées, en feignant de ne pas avoir eu la frousse. Ce serait mal vu de craquer en entrevue, après tout. Impossible à ce moment-là de prévoir que ce séisme de magnitude 7,2 n’est qu’un prélude aux événements du surlendemain.

Le vendredi 11 mars à 14h46, je suis en train de faire mes devoirs à l’institut de japonais lorsque je ressens les premières secousses. Surpassant en intensité celles vécues en entrevue, je me réfugie sous la table. Ça brasse si violemment que je me mets à redouter l’effondrement de l’immeuble. Ce sentiment de n’avoir aucun contrôle sur ma destinée est, pour le moins dire, troublant. Heureusement, ça se calme au bout d'environ deux minutes, deux très longues minutes, le seul dommage apparent étant un petit tas de mousse isolante tombée du plafond.

Je me rends dans la rue en compagnie d'autres étudiants. Quelques répliques s’y produisent peu après. Les fils d'électricité font la valse, tandis que les gens discutent nerveusement. Une camarade d’études, originaire de Kobe, ville victime d’un séisme catastrophique en 1995, fond en larmes en se rappelant de douloureux souvenirs.

Je donne rendez-vous à une amie à 17 h, et nous décidons de marcher pour prendre le pouls de la ville et ses habitants. Si Tokyo a été largement épargnée, les effets ressentis touchent surtout les transports. Les métros et les trains, et nombre d’autoroutes périphériques, absolument essentiels au bon fonctionnement de la mégalopole, sont en effet hors service jusqu’à nouvel ordre, ce qui empêche des millions de Japonais de retourner dans leur demeure de banlieue.

Les trottoirs sont bondés comme jamais. C’est également la première fois que je vois des embouteillages dans les principales artères, car en temps normal les voitures sont souvent laissées de côté parce que peu pratiques.

Les cabines téléphoniques, qui sont presque des reliques du passé dans ce pays hautement technophile, ne répondent plus à la demande. Elles représentent le seul moyen sûr d’entendre la voix d’êtres chers, les lignes cellulaires étant complètement engorgées.

Nous arrivons à la hauteur d’une boutique de vélos devant laquelle une imposante file s’est formée. Tant de banlieusards pour lesquels une bicyclette représente la promesse d’un retour au bercail. Jamais cet établissement n’aura fait de si bonnes affaires.

Dans tout ça, les Tokyoïtes semblent résignés, stoïques même. La retenue bien nippone ne fait pas défaut.

Le calme de Tokyo me donne l’impression que le reste du pays n’est pas trop affecté. Ce n’est que plus tard, en regardant les nouvelles télévisées dans un pub, que je constate l’ampleur de la catastrophe ailleurs au Japon, découlant surtout du tsunami subséquent. Le bilan, tant en vies humaines qu’en dégâts matériels, s’annonce lourd.

Du restaurant où je digère mon repas, je constate que l’avenue Shinjuku n’est plus congestionnée. La cabine téléphonique du coin est à nouveau déserte. Namazu s’est calmé, la vie a repris son cours.

1 commentaire:

Anonyme a dit...

J'aime beaucoup l'anecdote sur les vélos. Ma coloc, toujours prête à faire preuve de solidarité sociale, m'a dit: "J'espère qu'ils en ont profité pour augmenter les prix".

Cito Gaston !