dimanche 16 juin 2013

Présent de présentation

Dimanche, 16 juin 2013. J'entre dans la salle de classe 6. Comme prélude à une leçon de 40 minutes, cette action ne se distingue en rien des centaines d'entrées en classe effectuées au cours des deux dernières années, si ce n'est qu'il s'agit de ma dernière leçon de la dernière journée au service de l'employeur qui le premier m'a embauché au Japon.

J'ai le sourire facile. L'élève Ryō, auquel la veille j'ai enseigné deux leçons et pour lequel c'est la seconde leçon de la journée en ma compagnie, est au courant, même s'il ne partage pas la petite joie qui bouillonne en moi. Et en frais d'élève idéal comme partenaire de grande finale, impossible de demander mieux : étudiant au MBA à l'Université du Maryland, Ryō s'exprime admirablement bien, et la leçon consiste à l'aider à peaufiner une présentation PowerPoint. Stagiaire d'été à Microsoft, il devra s'y appuyer dans le cadre de séances de formation du personnel de vente concernant Office 365, la classique gamme de logiciels Microsoft mais en version cloud computing (ou « infonuagique », selon la jolie proposition de l'Office de la langue française).

Un autre élève, probablement beaucoup moins intéressant, était prévu pour ma toute dernière leçon, mais j'ai eu de la chance : samedi après nos leçons ensemble, Ryō, qui ne souhaitait pas perdre de temps à réexpliquer sa présentation et les fondements d'Office 365 à chaque nouvel instructeur, a demandé à ce que lui enseigne à nouveau. La coordonnatrice a accédé à sa demande, en modifiant l'horaire en conséquence. Depuis la salle des profs j'avais entendu mon nom prononcé à quelques reprises, craignant le pire. Il n'en était rien : en souhaitant assurer la continuité de ses leçons, sans le savoir Ryō m'a offert un beau cadeau de départ.

Merci, et au revoir!


vendredi 14 juin 2013

Le grillon

Samedi dernier en fin d'avant-midi. À vélo je me dirige vers l'institut où je dois prononcer mon discours. La nuit précédente a été courte, pour cause de préparation jusqu'aux petites heures, mais je me sens plutôt bien, probablement porté par la nervosité.

Dès le premier coin de rue, alors qu'à voix basse je me concentre à répéter mon introduction, mon ami Benoît, invité à la fête, vient me surprendre en arrivant à ma hauteur. Je dois ainsi faire fi de la répétition générale à deux roues, quoiqu'il est un peu tard pour que cela entraîne de quelconques répercussions.

Au bout d'une douzaine de minutes, nous arrivons. La veille, auprès de M. Maeda le responsable de l'événement, je me suis engagé à arriver au moins une dizaine de minutes avant le lancement, à 11h30, mais fidèle à moi-même, j'arrive juste à l'heure.

On m'a que seraient présentes presqu'une vingtaine de personnes, autant des élèves, de potentiels futurs élèves et d'autres enseignants. J'ai prévu mon discours en fonction, en le saupoudrant de blagues accessibles à tous à des moments bien choisis.

Ainsi se dévoile la surprise au moment d'entrer dans la salle : il n'y pas dix personnes, tous des élèves déjà inscrits.

Monsieur Maeda me présente, explique le déroulement de l'activité, et me cède la parole.

D'emblée j'y vais d'une blague légère, à la portée, du moins je le pensais, de l'audience. Absolument aucune réaction, rien. On ne fait que me fixer du regard. C'eut été une comédie loufoque et on n'aurait perçu que le grésillement d'un grillon solitaire.

J'essaie de garder mon calme et de faire comme si de rien n'était, mais à la vitesse de l'éclair j'élimine dans ma tête les jeux de mots et farces plates qui échapperont au public, ce qui n'est pas une mince tâche en devant simultanément donner l'impression d'être en contrôle et poursuivre mon allocution.

Malgré ce faux départ, au bout de quelques minutes, adapté à la passivité ambiante, je reprends mon rythme de croisière et le reste du discours se déroule bien. Quelques déclarations suscitent même de timides réactions.

Je craignais ne pas pouvoir meubler les vingt minutes qu'on m'avait allouées. En fin de discours, pour la première fois je jette un coup sur ma montre, et constate que j'ai parlé presqu'une demi-heure!

On m'applaudit timidement. Monsieur Maeda prend la parole pour me remercier et annoncer la suite, soit une séance de discussion agrémentée d'un goûter. Je discute un peu avec les gens, les organisateurs m'assurent que j'ai bien fait, puis c'est déjà la fin. Avec Benoît, qui habite pas très loin de chez moi, nous rentrons.

Je m'attendais vaguement à ressentir un quelconque sentiment de fierté, de fait accompli, voire d'extase, mais rien. Je viens pourtant de me produire devant des gens, ce qui aurait apparu extraordinaire au Julien gêné et toujours terrifié à l'approche des présentations orales, obligations inévitables des cours de français du secondaire. L'unique émotion ressentie aura été le trac préalable à la performance. Je me dis qu'au fond c'est peut-être le métier qui rentre, après plus de deux ans à être instructeur d'anglais et de français, car enseigner c'est en quelque sorte se donner en spectacle, et ce qu'on ressent d'abord vivement finit par s'estomper avec le temps et l'expérience.

Je ne m'éternise heureusement pas sur ces élucubrations. J'ai livré la marchandise, ai découvert que les Japonais ne constituent pas un public très réactif, sauf s'il s'est égayé de quelques consommations, et mes employeurs ont été satisfaits, prenant même la peine de me verser un cachet. Ce n'est pas l'extase, mais c'est bien!

dimanche 9 juin 2013

Artiquette

Je me plais, ou j'ai tendance, c'est selon, à accumuler et conserver des objets dont l'utilité ne m'est pas évidente dans l'immédiat, mais que j'entrevois d'employer à un moment futur et indéterminé. Bien souvent l'exercice est futile, et je finis par mettre pareilles trouvailles au rebut ou recyclage, mais parfois il en ressort quelque surprise.

Depuis mon emménagement à Tokyo, j'ai l'habitude de conserver les étiquettes d'interdiction de stationnement, que les membres du corps anticycliste ont la tâche d'accrocher à mon vélo généralement délinquant, lesquelles sont conservées dans une enveloppe blanche, à l'épaisseur croissante.

Ce matin, en mettant un peu d'ordre dans mes papiers, un simple coup d’œil sur cette enveloppe me donne envie de passer à l'action. J'étends d'abord les étiquettes sur la table en vue de leur trouver un bel agencement. Surpris par leur grand nombre, j'abandonne l'intention initiale de me servir d'un petit cadre au profit d'un de ceux, plus ambitieux, laissés en dormance sous mon bureau.

À coups de ciseaux, de règle et de bâton de colle, l'œuvre prend forme. Je m'efforce de lui conférer un certain équilibre, ainsi qu'une uniformité chromatique, en me cantonnant essentiellement aux avertissements rouges, oranges et jaunes. Je colle toutefois, comme touche finale, un pictogramme vert tout au centre, dont la couleur contraste non seulement avec le reste du collage mais aussi avec son caractère prohibitif.

  Elle a fière allure cette œuvre, et je l'accroche au mur.


samedi 8 juin 2013

Le sept coréen


Courir après une balle, haletant et suant, et en redemander. Une première en ce sol, sûrement pas la dernière. Deux jours plus tard, par raideurs aidé, ardeurs calmées, mais demeure l'envie d'y retourner!

mercredi 5 juin 2013

La chance au discoureur

Julien, on songe à organiser une petite cérémonie portes ouvertes, un samedi de juin, et on s'est dit que ça serait formidable si tu pouvais y prononcer un discours, bilingue et rigolo, question de donner envie aux participants de s'inscrire à notre école. Ça te dirait?


Mais bien sûr que ça me disait, sur le coup. L'événement était plutôt vague et loin à l'horizon, et je me voyais mal de refuser, en pleine entrevue d'embauche. Et puis une petite allocution, que je me rationalisais, c'est un beau défi, source garantie d'adrénaline et de chamade battue.

Me voilà donc à moins de quarante-huit heures dudit discours, dont le brassage d'idées et la composition n'ont été amorcés qu'hier, et je me demande si je parviendrai à bien meubler les vingt minutes qui me seront allouées. Je ne la ressens pas encore, mais elle est forte, la pression. Après tout, l'institut qui vient de m'embaucher mise évidemment gros sur moi, et je n'ai pas manqué de remarquer les nombreuses affiches arborant mon faciès qui en ornent les murs.

On m'a assuré qu'il s'agissait avant tout de faire rire et de divertir les participants. Ceci est certes facile, mais sans structure, difficile de maintenir l'attention du public en récitant pendant presque une demi-heure mon répertoire de jokes plates et de jeux de mots douteux. Alors, permettez-moi, en bon discoureur, d'aller me consacrer un peu plus à la préparation des belles paroles qui jailliront de mon clapet samedi matin, et souhaitez-moi, si le par-cœur vous en dit, bonne chance au passage!

dimanche 2 juin 2013

Hinodé à roulettes

Monsieur, vous pouvez remballer votre parapluie, aucune averse n'est finalement prévue. 
Oh, il s'agit d'un parasol?


Comme prévu la veille au soir, je descends du train à la gare Itsukaichi, le terminus de la ligne du même nom. Le ciel superbe en matinée ne laisse présager aucune averse dont la possibilité était soulignée dans le bulletin météo d'hier. 

J'arrime les patins à mes bottillons d'armée, que j'estime plus à même d'absorber les vibrations de la route que de simples souliers. Fin prêt, je me dirige vers la route devant me mener vers ma destination, au nord. 

Bien vite, je me rends compte que je suis mal équipé pour le défi : la voie est passante, avec proportion notable de camions, et le trottoir, inadéquat ou bien inexistant. Ajoutons à cela la pente généralement ascendante, et ainsi chaussé de quasi-antiquités, je ne me sens pas tout à fait en sécurité. 

Me vient alors l'idée de libérer du patin mon pied droit, afin de l'affecter à la propulsion, tout en cantonnant son homologue de gauche au support et à la direction, à la manière d'une planche à roulettes, comme j'en ai possédée à l'adolescence. Mes pieds demeurant ainsi parallèles à la route, j'en mène moins large dans ma progression, et sans ces poussées latérales, sources de friction, le risque d'ampoules s'en trouve grandement diminué. Surtout, les arrêts d'urgence sont facilités.

Le périple devient autrement plus plaisant et rassurant, malgré la fatigue de la jambe gauche, qui seule doit soutenir mon poids, problème résolu en changeant mon patin de pied (ça me fait penser à changer son fusil d'épaule, mais c'est une autre histoire).

Je marque ma première pause au bout d'environ une heure, à l'ombre de cerisiers. Du sac je sors ma bouteille, mais quelque chose cloche : son poids me confirme qu'elle contient de l'eau, mais sans les bruits caractéristiques d'une bouteille pas tout à fait pleine. Je dévisse mon bouchon et me rends compte de la bourde : la mousse qui en déborde me rappelle qu'il y a quelques jours je l'ai remplie d'eau savonneuse en vue de la nettoyer, en oubliant évidemment de la rincer. Malgré la soif, je n'ai d'autre choix que de me départir de ce liquide à vaisselle, et la gorge sèche je me remets en route, à l'affût d'une source hydrique. 

Au bout d'une vingtaine de minutes mais peut-être plus – on perd facilement la notion du temps, aux prises avec une fixation aquatique – se dresse sur mon chemin un institut. Tout en sueur, je me déchausse de mon patin, puis de mes bottes car à l'intérieur ça se vit en pantoufles, et supplie à la première préposée croisée de me laisser remplir ma bouteille. Elle m'indique gentiment un grand évier dans une salle à manger juste en face de l'entrée, d'où me parvient les odeurs alléchantes du dîner, les coups de midi n'étant plus très loin.

J'y rince ma bouteille à fond, la remplis une première fois pour en engloutir le contenu aussitôt, puis la remplir à nouveau pour consommation ultérieure. Enfin désaltéré, je remercie la dame et sa collègue, puis lui demande de quel genre d'institut il s'agit. Elle me répond en employant un mot inconnu, je lui demande si cela est semblable à un centre de relaxation ou de santé (car c'est l'impression que j'en tire), et elle me répond que ce n'est pas trop loin du compte.

Ce n'est qu'après être sorti pour m'installer sur un banc devant l'établissement et croquer des pois mange-tout en vente libre sur un étal à l'entrée, que le déchiffrement des caractères de l'enseigne me font comprendre sa vocation : le mot inconnnu était chiteki shōgai (知的障害), soit déficience intellectuelle. Les passagers qui peu après sortent d'une camionnette conduite par un employé de l'endroit me confirme la justesse de ce terme nouvellement acquis. Ces bénéficiaires étant d'aptes cultivateurs et des artistes de surcroît, j'achète un autre sac de délicieux mange-tout ainsi qu'une jolie figurine en terre cuite. 




Je me remets en route, question de donner un bon coup avant le dîner. En chemin, je tombe sur une école de rafting, lieu d'une autre pause, rendue agréable par la conversation avec la jolie Mayumi qui y travaille, récemment revenue d'un séjour de huit ans en Australie. 

Je traverse finalement la rivière Tama, encore naturelle car en amont, et vais me restaurer d'un bon bol de soba aux légumes de montagne (三菜そば), avant de me laisser tenter par un bain de soleil, et d'eau, aux abords de cette même rivière, point final rafraîchissant à roulante journée.

Expérience à refaire, mais non sans d'abord me munir de roulettes de plus grand diamètre, ne risquant pas de me faire trébucher au moindre caillou!


samedi 1 juin 2013

Roulementagne

Mû par l'envie de bouger, mais cette fois-ci trop tard pour le dernier train de la soirée, je viens de décider, demain au petit matin, d'aller à nouveau vers l'ouest, à la rencontre des montagnes. Et comme variante roulante, c'est chaussé de mes patins à roulettes, dénichés dans une brocante il y a un peu plus d'un mois, que je compte parcourir la distance séparant les stations Musashi itsukaichi et Ōme, représentant presque une douzaine de kilomètres de route essentiellement forestière. Il s'agit évidemment là que d'un parcours provisoire, à allonger si l'envie et l'énergie sont au rendez-vous. Il y aura bien sûr des montées et des descentes, sans oublier le risque d'averses s'établissant à trente pour cent, mais j'ose espérer que tout ira comme sur des...