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lundi 8 avril 2013
Routine de retour
C'est la fin, et parallèlement la reprise de la routine tokyoïte, une habitude à la fois.
Un voyage comme je les aime. Des rencontres uniques avec les habitants du pays, des lieux découverts sciemment ou par hasard, la pratique du japonais sous plusieurs formes, et ce, chaque jour. Un voyage comme je dois m'en accorder trois fois l'an.
Quelle région me servira d'hôte lors de mon prochain périple? Hokuriku, tu me tentes...
samedi 6 avril 2013
Shikoku jour 12 et fin : d'abandon à réussite
À bord du traversier de 6h40 à destination d'Uno, je quitte Naoshima. J'ai le projet, mûri par quelques heures de réflexion hier soir tard, de tenter un peu follement de regagner Tokyo sur le pouce, à presque 700 kilomètres, mais pour espérer réaliser pareil exploit, il me faut d'abord atteindre, au petit matin, l'île d'Honshu, la plus grande de l'archipel japonais.
Trotte du matin
Le terminal de débarquement est tout près de la gare Uno, qui constitue le terminus sud de la ligne du même nom. Pour me rendre à la bretelle d'accès de l'autoroute Sanyo, la voie d'accès routier la plus directe jusqu'à Tokyo, je dois d'abord prendre cette ligne jusqu'à la gare centrale d'Okayama, lieu de transfert vers la ligne principale Sanyo, qui me permettra d'arriver à la station Seto. De là, deux kilomètres de marche me séparent de l'autoroute, ce qui représente, vérification faite, la distance la plus courte qu'il m'est permis d'espérer depuis les gares de cette ligne.
Peu après neuf heures, je m'installe donc à courte distance des postes de péage et y déploie mon sourire, les bras et la nuque exposés au soleil. D'emblée, je vise gros en exhibant les caractères de Tokyo, dans l'espoir que quelqu'un y allant ait envie de se montrer particulièrement généreux.
Appât pour gendarmes
Au bout d'une heure, toujours rien, si ce n'est la visite de policiers, arrivés directement de l'autoroute à bord de deux camionnettes, dont l'un des conducteurs me somme par haut-parleur d'évacuer immédiatement la bretelle. Je m'exécute alors même qu'ils regagnent l'autoroute, sans même être sortis de leurs véhicules. Un peu impersonnel comme unique interaction avec les forces de l'ordre.
Désormais installé au feu de circulation menant à la bretelle proscrite, j'ai le loisir de m'asseoir sur la rampe de ciment, en me balançant les pieds. Je décide d'avoir des visées plus modestes en écrivant puis en exposant sur une nouvelle page les caractères de Kyoto, à deux cents kilomètres à peine.
Une deuxième heure s'écoule. Je commence à avoir faim, mais y donner suite aurait l'effet fâcheux de réduire presque à néant mes chances de succès, à moins que... à moins qu'une astuce toute simple me permette à la fois de me remplir l'estomac tout en laissant savoir aux automobilistes les raisons de ma présence en ces lieux. Je décide d'aller la mettre en application, juste devant l'arrêt d'autobus, tout près.
Ainsi, destination bien en évidence sur mon sac dressé, je prends le temps d'étendre sur ma dernière barre énergétique ce qui me reste de beurre de pinottes. Le temps de l'engloutir à l'aide d'un peu d'eau et je me rends compte que je suis sur place depuis déjà plus de deux heures trente. Les coups de midi approchent, mes espoirs de réussite s'amenuisent, je me mets à redouter de ne pouvoir être de retour au bercail à temps pour le boulot, le lendemain matin. La recherche d'autres options s'impose.
À l'aide de mon téléphone dont la pile s'affaiblit à un rythme alarmant, je cherche. Je pense d'abord aux autocars de nuit, dont les plus tôt me permettraient d'arriver à Tokyo vers sept heures du matin. Mais j'appréhende la journée de travail m'attendant au bout d'une nuit de transport inconfortable, d'autant plus que mon point de départ, Himeji, serait en amont des grandes villes du Kansai, dont Kobe, Osaka et Kyoto, et donc qu'une multitude d'arrêts au sein de ces villes précéderait le réel départ.
Me trouvant un peu ridicule de chercher l'économie maximale au prix d'un retour pénible au bercail, je décide finalement de m'offrir le luxe de revenir à bord du dernier train rapide de la soirée, qui me permettra d'être chez moi le soir même pour dormir dans mon lit.
Le train rapide, nommé shinkansen, est à prendre à Himeji, ville réputée pour son grand château en cours de restauration, à rejoindre d'abord par train local depuis la station Seto, la même dont je suis venu, trois heures plus tôt. Bien content que cette décision me permette de profiter de ce qui reste de cette belle journée, je me lève en vue de préparer mon sac au retour à la station Seto, et c'est alors que j'aperçois un jeune homme qui s'approche. Tandis que sa mère attend dans l'auto, immobilisée non loin, il vient me donner une bouteille de thé et une autre de boisson désaltérante, à la fraîcheur bienvenue. Je lui demande, mais malheureusement ils n'ont pas l'intention de se rendre à Kyoto. Aucun conducteur ne m'aura pris en cet endroit, mais ces gentils inconnus auront eu mon bien-être à cœur! Ainsi ravivé, je rentre à la gare, et profite de l'attente du train pour me libérer de mes bottes et jeans au profit de shorts et souliers.
J'arrive à la gare Himeji vers treize heures trente. Premier arrêt, l'office de tourisme, où l'on me remet la clé d'un vélo à location gratuite. Je laisse mon gros sac dans un coin tranquille de l'office, et vais prendre mon vélo.
Il s'agit seulement de ma deuxième occasion de locomotion à deux roues du voyage, en net contraste avec mon quotidien de cycliste à Tokyo. La balade jusqu'aux environs du château, agrémentée d'une petite brise, est d'un grand plaisir.
Profitant de ce vendredi après-midi ensoleillé, nombreux sont les badauds, attirés par les étals de produits locaux, les performances d'orchestres scolaires, et le charme offert par les cerisiers, encore au plus fort encore de leur floraison, contrairement à ceux de Shikoku.
Me vient la réalisation que sans écran solaire, laissé dans mon sac à l'office de tourisme, les rayons qui me chauffent la peau sans interruption depuis ce matin sont en voie de me donner un premier coup de soleil cette année. Peu enclin à devoir revenir sur mes coups de pédale, je me dis que parfois il faut souffrir pour être au beau temps.
Transporté par la performance, ce petit bonhomme a eu besoin de l'intervention de maman pour que, du haut de ses trois pommes, il cesse de bloquer la vue de tous.
Les groupes d'écoliers enchaînent les représentations sur la grande place. À un certain moment, de jeunes filles s'alignent pour chanter a cappella, et le hasard veut qu'un pigeon souhaite s'y joindre au moment de les prendre en photo.
De la grande place, je vais me balader aux environs du château, dont le donjon principal est emmuré d'une structure temporaire pour la rénovation. Cerisiers et ceux qui s'en immergent croisent sans cesse mon chemin. Je savoure ma chance, heureux au final d'avoir abandonné le pouce avant de me faire prendre.
Je rigole d'apercevoir une fille qui transporte un chien dans le panier de son vélo. Quelques minutes plus tard, aux abords de la douve entourant le château, je reconnais ledit canin, et me met à parler à son propriétaire. Kozué, de son nom, s'y trouve avec Kaoru, sa cadette. Comme tant d'autres de leurs concitoyens, les sœurs Takasé profitent du beau temps.
Nous discutons un moment, y allons d'un portrait avec chien inclus, et je leur demande si elles veulent bien m'accompagner au restaurant, en soirée. Elles acceptent. Il est seize heures, nous convenons de nous rencontrer à la gare centrale à dix-heures, d'ici là j'ai encore deux heures à déambuler, en sachant que j'aurai ensuite de la compagnie comme dernier souper du voyage. Le beau temps, le moment, même la structure recouvrant le château, tout baigne.
De pouce abandonné à après-midi ensoleillé. Le plaisir de l'échec aux allures de réussite, ou point final, et idéal, à voyage mémorable!
vendredi 5 avril 2013
Shikoku jour 11 : de chien à chaloupe
Début de journée chien
Ville de Miyoshi. Je sue, j'ai chaud. Progressant péniblement sur l’asphalte, je peste contre le soleil de midi qui plombe malgré avril, contre la distance beaucoup plus longue que prévue jusqu'à la route nationale, contre le fait d'être trop habillé, trop chargé. Journée qui commence plutôt mal.
C'est peut-être qu'il s'agit du dernier jour complet du voyage. Jusqu'à maintenant j'ai pu moduler mes
destinations au gré du moment, avec comme seul cadre l'idée très souple
de faire le tour de Shikoku en sens antihoraire, ce que je suis parvenu à
faire, avec quelques passages par l'intérieur.
Mais en cette onzième journée, déjà se fait ressentir la nécessité de
regagner Tokyo, et le boulot qui m'attend samedi matin.
Mes heures de vacances étant comptées, la liberté des derniers jours s'en trouve restreinte. Aujourd'hui je compte rejoindre la ville de Takamatsu, lieu d'adieu entre moi et l'île qui a su m'accueillir d'admirable
façon depuis presque deux semaines.
Avant de partir de ma chambre chez l'habitant, au prix si modique que j'ai préféré donner à monsieur Matsubara, les quatre-vingt ans bien sonnés, mon budget de nuitée plutôt que ce qu'il demandait, j'ai choisi de me rendre d'abord à Kotohira, ville réputée pour Kompira-san, un temple dont la branche tokyoïte est au pied de la tour abritant mon école de japonais.
J'arrive finalement au feu de signalisation visé, de manière à ce que quiconque souhaite me prendre puisse le faire sans danger, en tournant d'abord à gauche, dans une petite rue moins achalandée. Les épaules libérées d'un poids, je me sens bien mieux, et la brise rafraîchissante me redonne la bonne humeur.
J'arrive finalement au feu de signalisation visé, de manière à ce que quiconque souhaite me prendre puisse le faire sans danger, en tournant d'abord à gauche, dans une petite rue moins achalandée. Les épaules libérées d'un poids, je me sens bien mieux, et la brise rafraîchissante me redonne la bonne humeur.
Les camionneurs devant s'assujettir aux politiques d'entreprise interdisant de prendre les autostoppeurs, aujourd'hui comme à l'habitude je ne leur réserve pas autant d'attention que les automobilistes, et mets moins d'effort à établir le contact visuel.
Monsieur Fuku, au volant d'un camion-bétonnière, décide toutefois de confirmer la règle en en incarnant l'exception. Se trouvant derrière deux ou trois voitures, il me fait signe de venir monter à bord. Le feu étant sur le point de tourner au vert, je lui indique de venir d'abord se ranger.
Il est sympathique, fume comme une cheminée en baissant toutefois la fenêtre à chaque cigarette allumée, a une femme philippine et un fils champion de boxe scolaire. En homme serviable il me dépose sur l'allée pavée menant au temple, qui surplombe une colline.
Son gros camion détonne en ces lieux, les plus touristiques jusqu'à présent dans mon voyage. Les restaurants et boutiques de souvenirs foisonnent, et les touristes, dont un certain nombre d'étrangers, sont nombreux au point où je me demande si ce jeudi n'est pas férié.
L'affiche m'invite à visiter le temple le sourire aux lèvres. Je pense avoir mérité mon droit d'entrée.
Après vérification, c'est un jour de semaine comme les autres. Kompira-san est tout simplement prisé du public. Je trouve un restaurant, y commande un bol de sanuki udon, nouilles caractéristiques de la région. On m'offre d'y laisser mon sac à dos en vue de l'ascension. J'accepte volontiers. Les 785 marches me séparant du temple s'en trouveront bien plus faciles à gravir, ainsi allégé.
L'abondance de touristes et la surabondance de boutiques proposant à quelques différences près les mêmes affaires me font rendre compte à quel point un voyage de pouce comme celui que je me suis accordé me permet non pas de sortir du proverbial sentier battu, mais plutôt de le tracer, mon propre sentier.
Plusieurs paliers d'escaliers sont entrecoupés de segments plats. Le bâton de marche est de rigueur, pour les jeunes comme pour leurs aînés. Hautain après la conquête des deux toits de Shikoku, je me refuse à pareille tricherie.
Les cerisiers, aux fleurs bien présentes mais dont la fin approche, commencent à se vêtir de leur feuillage estival. J'aperçois une jolie fille qui les admire. Elle cadre bien dans le portrait.
Pause à l'ombre de l'arbre, avec ventilateur géant pour jours de canicule
Les cerisiers, aux fleurs bien présentes mais dont la fin approche, commencent à se vêtir de leur feuillage estival. J'aperçois une jolie fille qui les admire. Elle cadre bien dans le portrait.
J'atteins le sommet, profite de la vue de la plaine en contrebas. Un des monts au loin a toutes les allures d'un volcan. Pourtant, Shikoku en est dépourvu.
Le temple Kompira-san est consacré à la divinité Ō-mono-nushi-no-mikoto, gardienne de la navigation maritime. Les nombreuses photos de navires à protéger des calamités sont néanmoins incongrues dans ce sanctuaire perché à 521 mètres du niveau de la mer. Me vient à l'esprit le proverbe japonais sendō ōku shité fune yama ni noru (船頭多くして船山に登る), mettant en garde contre le leadership remis entre trop de mains, qui signifie, littéralement, trop de capitaines et le bateau gravira la montagne.
Il est coutume, à la visite de temples de ce genre, de lancer quelques pièces dans un grand récipient en bois installé sur son parvis puis d'enchaîner une prière. Les plus populaires d'entre eux engrangent de bonnes sommes, et le visage du collecteur crispé par le poids du butin me confirme que Kotohira n'est pas en reste.
Bateaux à flanc de coteau
Il est coutume, à la visite de temples de ce genre, de lancer quelques pièces dans un grand récipient en bois installé sur son parvis puis d'enchaîner une prière. Les plus populaires d'entre eux engrangent de bonnes sommes, et le visage du collecteur crispé par le poids du butin me confirme que Kotohira n'est pas en reste.
J'amorce la descente. L'après-midi est déjà avancée, et je souhaite au minimum rejoindre Takamatsu avant la nuit, ou mieux une des îles de la mer intérieure reliée à cette ville par traversier. De retour au restaurant, je m'entretiens brièvement avec le personnel, intrigué par mon sac et la nature de mon voyage. Je leur demande un lift mais puisque personne ne prévoit d'aller dans ma direction, je retourne à la nationale, la même que ce matin.
Peu de temps suffit à ce que messieurs Uchida et Nishiyama me fassent monter à bord. Représentants commerciaux dont les bureaux sont à Takamatsu, ils reviennent, bredouilles, d'une réunion avec un client de Miyoshi, d'où moi-même je suis parti en début de journée.
La discussion à trois, dans le cadre de laquelle je leur fais part du projet de traversier, précédé d'un visite du château de Takamatsu si le temps le permet, fait changement des dialogues habituels avec un seul interlocuteur. Bien vite, nous sommes à destination, en direction du port.
À notre arrivée, remarquant que le traversier pour l'île Naoshima est sur le point partir, monsieur Uchida le passager bondit hors de l'auto et se précipite à la billetterie. Chargé de mon sac je tente de l'y rejoindre, mais à mi-chemin il revient au pas de course, me donne le billet en refusant tout argent de ma part, et me presse d'aller prendre le traversier, au départ imminent.
Juste avant d'y mettre les pieds, je salue ces deux sympathiques bienfaiteurs. Je me retourne, remets mon billet au préposé et monte à bord. Nous quittons le port presque sur-le-champ.
Je suis à la fois dépassé et extatique par une telle rapidité de transport. Depuis le pont de ce navire, qui bénéficie peut-être de la protection de Konpira-san, j'admire les derniers rayons du soleil couchant, tandis que Takamatsu s'éloigne. La visite de son château pourra attendre.
Peu de temps suffit à ce que messieurs Uchida et Nishiyama me fassent monter à bord. Représentants commerciaux dont les bureaux sont à Takamatsu, ils reviennent, bredouilles, d'une réunion avec un client de Miyoshi, d'où moi-même je suis parti en début de journée.
La discussion à trois, dans le cadre de laquelle je leur fais part du projet de traversier, précédé d'un visite du château de Takamatsu si le temps le permet, fait changement des dialogues habituels avec un seul interlocuteur. Bien vite, nous sommes à destination, en direction du port.
À notre arrivée, remarquant que le traversier pour l'île Naoshima est sur le point partir, monsieur Uchida le passager bondit hors de l'auto et se précipite à la billetterie. Chargé de mon sac je tente de l'y rejoindre, mais à mi-chemin il revient au pas de course, me donne le billet en refusant tout argent de ma part, et me presse d'aller prendre le traversier, au départ imminent.
Juste avant d'y mettre les pieds, je salue ces deux sympathiques bienfaiteurs. Je me retourne, remets mon billet au préposé et monte à bord. Nous quittons le port presque sur-le-champ.
Je suis à la fois dépassé et extatique par une telle rapidité de transport. Depuis le pont de ce navire, qui bénéficie peut-être de la protection de Konpira-san, j'admire les derniers rayons du soleil couchant, tandis que Takamatsu s'éloigne. La visite de son château pourra attendre.
mercredi 3 avril 2013
Shikoku jour 10 : de chute à cèdre
Beurre de pinottes et soleil du matin, ou réconfort assuré
Tout comme hier, peu avant les coups de sept heures, depuis la salle de bains des handicapés, spacieuse et confortable, je me lève. La halte routière est cette fois en terrain montagneux, d'où le froid ressenti pendant la nuit. Après un bref réchauffement par friction des mains l'un contre l'autre, je m'habille et fais mes bagages.
Dès que je sors de ma tanière pour la nuit, comme aux aguêts le gérant de la halte y pénètre, prêt à bondir et me mettre la main au collet s'il découvre quoi que ce soit d'abîmé. Quand je l'ai vu la veille en soirée, il m'a averti de m'assurer de ne rien oublier. Il ne pouvait probablement pas s'imaginer que j'allais y passer la nuit.
Sur le coup, même si je sais que j'ai laissé l'endroit aussi propre qu'à mon arrivée, j'imagine qu'il est furieux qu'un étranger ait osé occuper une bâtisse sous sa responsabilité. Mes craintes se volatilisent lorsque, un moment plus tard, il m'apporte une brochure des attraits touristiques de la région, point de départ d'une discussion matinale au soleil réjouissant qui s'élève des collines.
Il m'inspire à prendre mon temps ce soleil, dont les rayons reviennent me chauffer la couenne après chaque passage de nuage. À neuf heures les étaux de produits régionaux sont ouverts au public. Il reste une quinzaine de minutes, et je décide de précéder mon départ de l'achat de produits maraîchers.
S'assoie à ma table un homme dans la soixantaine. Monsieur Shimasaki de son prénom a le teint bronzé, signe qu'il apprécie le plein air. Il profite de sa journée de congé pour s'accorder une escapade photo des splendeurs montagnardes, et m'invite à partager l'expérience. Le succès sur les routes n'implique pas toujours de devoir s'y poster.
Plus précisément, il est fervent de chutes, l'objectif 300 millimètres à ses côtés lui permettant d'en croquer même à distance. Dans le siège passager du véhicule de cet expert, je découvre des lieux autrement inacessibles.
À
tous les bâtisseurs qui, à la sueur de leur front dans les camps de la
Baie James ou de la Manicouagan, ont permis au Québec de réaliser son
potentiel hydroélectrique, je dédie cette photo du barrage Ōhashi.
Adroitement, de la route nationale, il pénètre dans des routes préfecturales, puis dans des chemins plus étroits et escarpés encore, sachant exactement où se cachent les prochaines cascades. Nous en visitons quatre au total, et une de plus n'eut été du fait qu'elle est tarie à ce moment de l'année, en plus d'un barrage. Plus près du niveau de la mer, les cerisiers se sont déjà presque tous dévêtués de leur éclat floral, mais ici en montagne, ils respendissent encore. Le temps qui s'éclaircit graduellement rehausse l'expérience.
Mi piace!, qu'entonne l'Italien en moi, à la vue de la rivière Yoshino, bercée de soleil.
L'une des chutes, peu impressionnante depuis la route, ne révèle sa splendeur qu'à ceux qui en gravissent d'abord le lit de pierres. L'autoportait s'impose.
L'eau chute ou la chute d'eau? Moment de réflexion.
Au bout de quelques heures à successivement monter et descendre des routes sineuses à largeur variable, au cours desquelles je ressens les symptômes prévisibles du mal des transports, le gentil monsieur Shimasaki me dépose à la gare Ōsugi, près de la route qui devrait me permettre d'atteindre ma destination pour la journée, Miyoshi.
Il n'est que 13h30, le soleil brille. Une collation d'agrumes, souvenirs de la halte de ce matin, semble tout indiquée.
Ōsugi (大杉) signifie littéralement gros cèdre. La toponymie japonaise est généralement liée à des réalités historiques, mais plus rarement au présent, si bien que d'instinct je ne scrute pas le paysage dans l'espoir d'y apercevoir un arbre gargantuesque. Au moment d'amorcer la courte marche jusqu'à la route nationale, toutefois, je remarque un grand poteau comportant l'inscription 日本一の大杉, soit le gros cèdre numéro un du Japon. Là où je me trouve n'étant pas ainsi nommé pour rien, vers l'illustr'arbre je me dirige.
J'ignore s'il est numéro un pour son âge, sa taille, sa circonférence ou son volume, et la brochure ne m'éclaire pas davantage. Il est assurément massif, et probablement plusieurs fois millénaire. Je tente de le photographier de manière à en maximiser la grandiosité, effet obtenu en m'incluant dans la photo, minuscule car posté en retrait.
Je pourrais prétendre qu'il n'est pas si gros, mais ça serait vous mentir.
Je retourne à la gare, y récupère mon sac à dos que l'employé ferroviaire à convenu de surveiller, et vais me dresser sur la route vers Miyoshi. Il est seize heures. Je suis confiant d'être pris rapidement. Chapeau sur la tête, me gardant au chaud sans m'aveugler le soleil contrebalance la brise frisquette de fin d'après-midi.
Le temps s'écoule, l'ombre formée par la colline derrière laquelle le soleil disparaîtra bientôt gagne du terrain, personne ne stoppe. À deux reprises je me repositionne pour rester au soleil, jusqu'à ce que ces derniers rayons quittent la route pour se limiter aux collines, derrière. Ombre ou soleil, aucun automobiliste n'a envie d'avoir de la compagnie.
Au bout d'une heure trente, je range ma pancarte, me charge du sac à dos, et retourne à la gare. Aucun coup de pouce à obtenir du pouce, Miyoshi sera rejointe en train, mais après si belle journée, impossible d'en perdre mon entrain!
mardi 2 avril 2013
Shikoku jour 9 : de mer à rivière
Dans la toilette d'handicapés qui me sert de chambre, du bruit me parvenant des toilettes régulières me tire du sommeil vers cinq heures trente. Le personnel serait-il en train d'effectuer le nettoyage, si tôt? Je reste dans mon sac de couchage à tendre l'oreille, à attendre qu'on vienne cogner à la porte, pour me sommer de sortir. On ne viendra jamais. Ce n'est que plus tard en matinée que j'en déduis qu'il s'agissait probablement d'henros qui en profitaient pour s'y rafraîchir, le parc Saga se trouvant en plein sur l'itinéraire du pèlerinage de Shikoku. Ma progression des derniers jours étant à rebours de ce parcours, depuis diverses voitures j'ai bien dû en voir deux douzaines, de ces pèlerins.
De ma spacieuse salle de bains avec chambre, mes oreilles avaient cru percevoir une chaussée mouillée, au passage des véhicules sur la route nationale. L'impression s'avère au moment d'ouvrir la porte. Une fine bruine teinte le paysage de mer. J'escomptais aller me balader d'une pierre à l'autre sur la rive. Je me restreins plutôt à m'immerger de la vue au moment du déjeuner, rehaussé d'un café en canette.
Située à peut-être quarante kilomètres au nord-est, la ville de Susaki me semble une cible à l'atteinte réalisable dans le courant de l'avant-midi. Je vais me poster sur le bord de la nationale, flanqué d'une feuille qui en indique les caractères (須崎), insérée dans une pochette de plastique. Destination aussitôt déployée, effort aussitôt récompensé. Monsieur Nishiuchi n'aurait pu me prendre s'il était passé une minute plus tôt, car je n'y étais pas encore.
Il me dépose à une halte routière à mi-chemin. Je prends le temps d'acheter quelques souvenirs, en plus de petites tomates en sac, que je dévore sur place, question d'éviter le rougissement de mes affaires par pression indue.
Depuis ce nouveau point d'autostop, monsieur Sakiyama se matérialise en mettant un peu plus de temps que son prédécesseur. J'ai la chance entretemps de savouver une conversation avec un henro, portée notamment sur l'étanchéité relative de mon sac à dos et de mes bottes. N'ayant aucune leçon à donner à quelqu'un qui entreprend de visiter, à pieds, 88 temples sur 1200 kilomètres, j'écoute attentivement ses conseils puis lui souhaite bonne fin de journée, car malgré qu'il n'est pas encore onze heures, sa journée de marche, amorcée à quatre heures, tire déjà à sa fin.
Monsieur Sakiyama, donc, me prend et convient de m'apporter jusqu'à Susaki. Sa ville de résidence étant en chemin, il m'offre au passage de me montrer un onsen réputé, dont la vue en hauteur en vaudrait la peine.
Il m'y prend en photo, et lorsque je lui demande s'il peut me prendre tout en photo plutôt qu'à partir des genoux, il offre de tout d'abord reculer son petit camion qui bloquerait une partie de la vue. L'autoprotrait croqué alors qu'il s'exécute finira par me plaire davantage que celles de son cru.
Monsieur Sakiyama me dépose à la grande halte routière de Susaki (le saki de ces deux noms propres correspond d'ailleurs au même kanji, 崎). Je dîne au resto du deuxième étage, et prends quelques heures pour rédiger mon entrée de blogue. À la table d'où concentré je tape le récit de la journée précédente, deux pèlerins prennent place. Je sens que je les intrigue car ils me jettent des regards obliques, mais absorbé par la tâche à finir, je les laisse briser la glace. Lorsque finalement l'un deux lance la première salve, je prends le temps de discuter, et je leur consacre toute mon attention. L'achèvement d'une entrée de blogue peut toujours attendre, une conversation avec deux personnes qui ont entrepris pareil défi est unique.
Vient l'annonce de leur départ, accompagnée de la demande de portrait. De rouge vêtus, nous demandons à un homme pressé de prendre l'autobus de nous immortaliser.
Même le cône veut se joindre à notre équipe
Je suis prêt à partir. Je décide d'aller vers le centre de l'île, en montagne, car déjà je vois poindre la fin du voyage. Une approche de Takamatsu, ville au nord-est de Shikoku, est de mise, pour faciliter un retour à Tokyo dans le pire ou le mieux des cas en bus de nuit vendredi soir, pire car l'arrivée samedi très tôt serait suivie par le retour au boulot, samedi tôt, mieux, car ainsi je maximiserais la durée de mon voyage.
La bruine, qui a cessé un temps, revient en force, cette fois sous forme de pluie. Le chapeau par-dessus le capuchon, je me précipite jusqu'à la gare juste à temps pour prendre le train de 15h34, qui me dépose une heure plus tard à Ino, d'où deux routes nationales, la première vers le nord, la seconde vers l'est, me permettront sucessivement d'atteindre Tosa, pratiquement au milieu de l'île.
Haltons-nous pour la nuit
Un surfeur revenu d'une journée à défier les vagues des plages pluvieuses du sud me mène jusqu'à la halte routière Musasa, au croisement de la première et de la seconde, car lui poursuit son chemin vers le nord.
Il se fait tard, l'endroit semble tranquille, je décide d'y faire mon nid. La nuit a tôt fait de s'installer, les environs brumeux se voilent de mystère, et ainsi se complète une autre journée pour le non-pèlerin dont l'itinéraire se détermine au fur et à mesure.
Shikoku jour 8 : d'hina matsuri à trône marin
Yawatahama. Ville portuaire où j'ai passé la nuit. Hier alors que l'obscurité gagnait rapidement le ciel, Masahito le fan d'Ehime FC m'a conduit à une péninsule près du centre de la ville, où j'espérais pouvoir passer la nuit au terrain de camping indiqué sur la carte. La réalité n'étant qu'un pâle reflet des promesses offertes par cette dernière, aucune installation de camping digne de ce nom nous attendait. L'attrait d'une douche chaude, surtout après la nuit précédente dormie à la dure dans un stationnement, m'a ainsi fait comprendre qu'il valait mieux rester dans la petite auberge appartenant à une amie de Masahito. Le périple en péninsule n'aura toutefois pas été vain, comme en fait foi la photo du superbe coucher de soleil qui coiffe le présent récapitulatif.Je sors de l'auberge, avec comme objectif premier de parcourir à pied les quelques centaines de mètres jusqu'à la station, de laquelle rejoindre, par voie ferroviaire, Uwajima, première ville d'importance au sud. Quelques pas suffisent à faire dérailler, figurativement, le projet. Devant, une jeune femme pousse le carrosse dans lequel se trouve son bébé. Sans hésiter elle me dit bonjour et se met à me parler d'hina matsuri. Je sais que matsuri signifie festival, mais c'est la première fois que j'entends l'expression qu'elle emploie. Riko, de son nom, m'y invite, en pointant sa maison, juste en face. Je me méfie, pas tant parce que j'ignore de quoi il s'agit, mais parce qu'un tel empressement n'est pas chose courante. J'accepte tout de même, en l'avertissant que le temps se fait rare pour cause de train à prendre, prétexte à une potentielle retraite rapide.
Nous entrons par la cour avant. La grande pièce à tatami confère à l'intérieur des airs de temple. Riko va signaler ma présence à des gens dans une pièce, au fond. En sortent les Hamamoto, père et fils.
Enfin je comprends à quoi Riko se référait en parlant d'Hina Matsuri. Il ne s'agit pas d'un festival selon l'image de foule en liesse que j'entretiens, mais plutôt de la célébration de la naissance d'une fille, dans leur cas la petite Ryo, prenant la forme de ce que l'on pourrait comparer à une crèche.
De l'explication de l'hina matsuri, notre conservation porte sur une foule de sujets, si bien que les quarante minutes qu'elle doit durer passent en coup de vent. Après quelques photos ensemble, le temps est venu de poursuivre ma route. Je les remercie de m'avoir ouvert leurs portes, nous nous souhaitons bonne continuation, et je me dirige vers la station.
J'atteins Uwajima vers midi trente. Il fait beau et chaud. Je suis heureux d'avoir opté pour t-shirt et shorts ce matin. J'ai d'abord l'intention de marcher jusqu'à la nationale 56 vers le sud, mais en chemin l'imposante colline de laquelle le château étend sa domination sur la ville impose sa volonté, si bien qu'alourdi par mon sac à dos, je la gravis, non sans douleur aux muscles fessiers.
Le jeu en vaut toutefois la bougie. Le château est joli, mais, surtout, les cerisiers et la vue sur la ville sont de toute beauté. Déchiré entre l'envie de m'y détendre et la volonté de progresser sur les routes avant la tombée de la nuit, je décide d'y rester, mais juste un peu.
J'ai voulu photographier le château, mais les cerisiers voulaient toute l'attention
Ayant fait le plein de soleil, de fleurs et de fortifications, je descends la colline et vais me poster en bordure de la route nationale. Monsieur Utsunomiya me fait monter à bord au bout d'une dix-huitaine de minutes. La ville Uwajima doit essentiellement sa réputation aux combats de sumo entre taureaux, sport de spectacle traditionnel, et d'où origine l'ushi-oni (牛鬼, littéralement démon-vache), créature de la mythologie japonaise. Monsieur Utsunomiya est artisan de masques d'ushi-oni, ses pouces à la peau fendue par l'ouvrage en faisant foi.
Monsieur Utsunomia, maître du démon-vache
Au bout d'une heure, il me dépose devant une station de Sukumo le long de la même route nationale, à vingt kilomètres de mon objectif de la journée, Shimanto. Il est dix-huit heures moins dix, et puisque le prochain train à direction de Shimanto n'arrive que 25 minutes plus tard, je lui indique ma stratégie de faire du pouce en bordure de route jusqu'à l'arrivée du train, et nous nous séparons.
Je lui fais au revoir de la main depuis l'emplacement où je compte faire du pouce tandis qu'il attend, au feu rouge, de tourner en direction inverse, d'où nous sommes venus. J'ai à peine le temps d'établir le contact avec les yeux du premier conducteur que monsieur Utsunomiya, de sa fenêtre abaissée, me crie qu'il m'apportera à destination. Tant qu'à être venu jusqu'ici, autant mieux continuer!, m'explique-t-il après nous être remis en route.
Il décide de rendre visite à un client qui lui avait commandé un masque l'an dernier. La boutique vend notamment des mikoshi, des châsses portables employés lors de processions shintoïstes. Nous nous faisons photographier devant le plus gros et doré des mikoshis qu'il m'ait été donné de voir.
Déposé à Shimanto par ce bon monsieur, je rejoins en train le parc Saga, point final de ma journée. Situé en bord de mer, le grondement des vagues, invisibles dans la nuit, y est omniprésent. Je cherche un endroit à l'abri pour pieuter. La toilette des handicapés est l'heureuse élue. Je fais le pari qu'aucune personne invalide n'aura besoin de l'utiliser avant l'aube, j'en verrouille la porte et y déroule mon matelas de sol.
Pas l'endroit le plus glorieux, j'en conviens, mais assez confortable comme conclusion à une belle journée!
J'apporte toujours de la lecture aux toilettes
dimanche 31 mars 2013
Shikoku jour 7 : de stationnement à stade
Depuis plus d'une heure le réveil fait son trouble-fête, mais dans mon sac de couchage je suis si bien que je ne cesse de repousser le moment d'en sortir. Il est sept heures moins quart lorsque finalement j'en émerge. Mon emplacement pour la nuit aura été un coin tout au fond du stationnement cinq étoiles surplombant la station Takahama, dissimulé derrière une camionnette et une voiture drapée.
Hier soir, à l'approche des coups de minuit, avant de découvrir cet endroit confortable au point de me donner envie ce matin de rester couché, j'ai d'abord pensé à dormir au bout d'un quai de ciment, mais la présence de pêcheurs nocturnes et la crainte d'être visité par des bestioles venues des mers m'ont plutôt poussé à explorer les hauteurs, d'où la civilisation cédait vite la place à la forêt, idée vite abandonnée au souvenir d'histoires porcines. Me permettant de m'isoler et des gens et des bêtes, le stationnement a été mon point de salut.
Sac de couchage, sac-bivouac et matelas roulés et arrimés à mon sac, je descends à la station. Je comptais me lever plus tôt pour passer sous le radar d'honnêtes citoyens affolés par la présence d'un étranger osant dormir dehors, mais même après sept heures, presqu'aucune paire d'yeux n'est en vue pour me voir.
La station Takahama constitue le terminal sud d'une ligne municipale de tramway. Je l'emprunte pour me rendre jusqu'à la station Otemachi, de laquelle quelques minutes de marche me séparent de la station centrale. J'y arrive vers huit heures. J'achète un billet pour Mukaibara, au sud, point de départ du pouce pour la journée. Le prochain train quitte la gare peu après neuf heures. Je décide d'aller attendre au café, aperçu plus tôt.
Ce faisant, un panneau orange vif me saute aux yeux. Il annonce qu'à quatorze heures aura lieu le coup d'envoi d'une joute de soccer opposant l'équipe locale, Ehime FC, au Fagiano d'Okayama, et qu'un service de bus a été mis sur pied pour l'occasion. Et ainsi ma journée prend un tournant sportif!
J'ai plusieurs heures devant moi. Dans le café, je m'installe tout au fond, stratégiquement posté à côté d'une prise de courant. Puisqu'une permission demandée d'y brancher un ordinateur serait presque assurément refusée, sans demander je m'exécute, et rédige l'entrée du jour 6 du voyage. Comme rédemption à mon effronterie mais aussi pour maintenir le rythme de composition, je leur achète un deuxième café.
Je prends le bus de 11h30, et pendant le trajet j'en profite pour manger plusieurs des mikans achetées la veille. À ma gauche, une mère avec trois jeunes enfants, dont le badge de fanclub accroché à leur cou me permet deviner qu'ils vont aussi assister au match. À un certain moment, la petite fille assise à la droite de la mère m'offre une grinotine salée. En guise de remerciement, je leur offre chacun une clémentine. Ils sont ravis, et moi aussi, tant pour le geste posé que pour le sac ainsi allégé.
L'autobus nous dépose au bout d'environ quarante minutes. Je remarque la demi-douzaine d'autocars nolisés par les fans d'Okayama. Devant le stade, c'est la fête. Plusieurs centaines de fans d'Ehime FC, tout d'orange vêtus, et des douzaines de fans d'Okayama coexistent, boivent et se nourrissent avant la partie. Je suis surpris par une telle popularité, pour des clubs de seconde division!
Il reste près de deux heures avant le coup de sifflet initial. Je déanmbule parmi les fans, prends des photos. Je vais aussi explorer les environs. Non loin se trouve un terrain de rugby. Un match s'y déroule. Alors que j'observe ces gaillards se rentrer dedans, s'écraser les uns contre les autres dans les mêlées et s'arracher le ballon à tour de rôle, et ce, presque sans protection, je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut être un peu fêlé ou bien masochiste pour pratiquer ce sport et en tirer du plaisir. Je les immortalise en pleine mise en jeu, puis vais rejoindre mes amis les fans de foot.
Je prends place dans la courbe sud du stade peu avant 14 heures. Le match commence. En voici un résumé, digne d'une revue de presse sportive.
En moins de deux, je suis exaucé. Direction Ozu, grâce à Masahito, le meilleur fan d'Ehime FC!
Hier soir, à l'approche des coups de minuit, avant de découvrir cet endroit confortable au point de me donner envie ce matin de rester couché, j'ai d'abord pensé à dormir au bout d'un quai de ciment, mais la présence de pêcheurs nocturnes et la crainte d'être visité par des bestioles venues des mers m'ont plutôt poussé à explorer les hauteurs, d'où la civilisation cédait vite la place à la forêt, idée vite abandonnée au souvenir d'histoires porcines. Me permettant de m'isoler et des gens et des bêtes, le stationnement a été mon point de salut.
Sac de couchage, sac-bivouac et matelas roulés et arrimés à mon sac, je descends à la station. Je comptais me lever plus tôt pour passer sous le radar d'honnêtes citoyens affolés par la présence d'un étranger osant dormir dehors, mais même après sept heures, presqu'aucune paire d'yeux n'est en vue pour me voir.
La station Takahama constitue le terminal sud d'une ligne municipale de tramway. Je l'emprunte pour me rendre jusqu'à la station Otemachi, de laquelle quelques minutes de marche me séparent de la station centrale. J'y arrive vers huit heures. J'achète un billet pour Mukaibara, au sud, point de départ du pouce pour la journée. Le prochain train quitte la gare peu après neuf heures. Je décide d'aller attendre au café, aperçu plus tôt.
Ce faisant, un panneau orange vif me saute aux yeux. Il annonce qu'à quatorze heures aura lieu le coup d'envoi d'une joute de soccer opposant l'équipe locale, Ehime FC, au Fagiano d'Okayama, et qu'un service de bus a été mis sur pied pour l'occasion. Et ainsi ma journée prend un tournant sportif!
J'ai plusieurs heures devant moi. Dans le café, je m'installe tout au fond, stratégiquement posté à côté d'une prise de courant. Puisqu'une permission demandée d'y brancher un ordinateur serait presque assurément refusée, sans demander je m'exécute, et rédige l'entrée du jour 6 du voyage. Comme rédemption à mon effronterie mais aussi pour maintenir le rythme de composition, je leur achète un deuxième café.
Je prends le bus de 11h30, et pendant le trajet j'en profite pour manger plusieurs des mikans achetées la veille. À ma gauche, une mère avec trois jeunes enfants, dont le badge de fanclub accroché à leur cou me permet deviner qu'ils vont aussi assister au match. À un certain moment, la petite fille assise à la droite de la mère m'offre une grinotine salée. En guise de remerciement, je leur offre chacun une clémentine. Ils sont ravis, et moi aussi, tant pour le geste posé que pour le sac ainsi allégé.
L'autobus nous dépose au bout d'environ quarante minutes. Je remarque la demi-douzaine d'autocars nolisés par les fans d'Okayama. Devant le stade, c'est la fête. Plusieurs centaines de fans d'Ehime FC, tout d'orange vêtus, et des douzaines de fans d'Okayama coexistent, boivent et se nourrissent avant la partie. Je suis surpris par une telle popularité, pour des clubs de seconde division!
Il reste près de deux heures avant le coup de sifflet initial. Je déanmbule parmi les fans, prends des photos. Je vais aussi explorer les environs. Non loin se trouve un terrain de rugby. Un match s'y déroule. Alors que j'observe ces gaillards se rentrer dedans, s'écraser les uns contre les autres dans les mêlées et s'arracher le ballon à tour de rôle, et ce, presque sans protection, je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut être un peu fêlé ou bien masochiste pour pratiquer ce sport et en tirer du plaisir. Je les immortalise en pleine mise en jeu, puis vais rejoindre mes amis les fans de foot.
Je prends place dans la courbe sud du stade peu avant 14 heures. Le match commence. En voici un résumé, digne d'une revue de presse sportive.
Ayant tiré une leçon des automobilistes manqués par un débarquement tardif du traversier, la veille, je regarde les derniers moments de la partie devant les escaliers menant à la sortie. Afin de maximiser le bassin de bons samaritains du volant, dès le coup de sifflet final je sors du stade et me mets à marcher vers la route nationale 32. En direction nord elle mène au centreville de Matsuyama, d'où je suis venu, et en direction opposée elle se rend jusqu'à Ozu, ma destination suivante. Je marche que quelques minutes sur le trottoir de la voie d'accès à la 32 et déjà une file de voitures s'est formée à mes côtés. Sans cesser d'avancer, j'exhibe de la main droite mon cahier affichant ma destination, au cas où l'un des conducteurs en file, ayant peut-être plus tôt aperçu cet étranger fan de son équipe, se sente inspiré à poser un geste de bonté.
Gros match de soccer hier, opposant l'Ehime FC de Matsuyama, au Fagiano, venus d'Okakayama. La préfecture étant réputée pour ses mikans, agrumes semblables aux clémentines et aussi dénommées mandarines de satsuma, les trois mascottes de l'équipe prennent leur forme, soit un attaquant cool, un gardien furieux, et une jolie mikanette.
La foule, déchaînée, était toute en chansons, chose surprenante pour un club de seconde division de la J League. Les quelques centaines de fans des visiteurs, arrivés pour la plupart en autocars nolisés, ne cédaient pas leur place en frais de dévotion.
Malheureusement, cette belle joute s'est soldée par la défaite de 1-0 des locaux, incapables d'enfoncer le but égalisateur malgré des efforts soutenus dans les palpitantes dernières minutes. Malgré la douleur de la défaite, le plaisir était au rendez-vous!
En moins de deux, je suis exaucé. Direction Ozu, grâce à Masahito, le meilleur fan d'Ehime FC!
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