À l'été 2003, sur les routes de France, je me promène à la rencontre d'âmes charitables partageant toit ou transport, aidé d'un pouce souvent brandi.
J'arrive à Nantes, grande et jolie ville de la côte atlantique. J'y accompagne un petit groupe de musiciens de Tours, venus se donner en prestation. Avant le spectacle, le propriétaire de la petite salle nous offre le repas au restaurant qu'il possède également. Au menu figure une darne de requin. N'ayant jamais mangé de squale, je me la commande.
Le concert est plaisant. Nous restons sur place quelques heures, puis je rentre avec Gaël, un des membres du groupe. Nous allons dormir chez ses parents, qui demeurent non loin.
Devant rentrer à Tours, le lendemain tôt il me dépose en bord de route. Je me dirige vers Vannes, en début de péninsule bretonne, car un étudiant universitaire rencontré quelques semaines auparavant m'a transmis les coordonnées d'un cousin en m'assurant que lui et sa femme seraient prêts à me rencontrer.
C'est au moment de notre rendez-vous que je me rends compte que ça ne tourne pas rond dans mes entrailles. Je ressens un vague inconfort, qui demeure tout de même gérable. J'en fais part à mon hôte. Médecin, il me donne un cachet devant m'aider. La nuit se passe bien, malgré tout.
Au matin, après le petit déjeuner, je les remercie pour leur hospitalité et vais explorer Vannes, une belle ville de province dotée de fortifications et de maisons à colombages. Mon état s'aggrave progressivement. Je vais à plusieurs reprises à la toilette publique, pour constater une consistance beaucoup plus liquide qu'à l'ordinaire. Mon système digestif est chamboulé, j'ai des sueurs froides. La journée avance, mais j'ignore toujours où je vais pouvoir dormir, la nuit venue.
En marchant vers la marina, je croise un couple dans la cinquantaine. Ils ne sortent pas de l'ordinaire, si ce n'est que la casquette de monsieur me surprend : elle est à l'effigie de la SPCUM, l'ancien acronyme de la police de Montréal!
J'adresse la parole à ce couple. L'homme m'indique qu'il est policier à la retraite. Il y a quelques années, il a été formateur auprès de policiers montréalais, d'où le couvre-chef qu'il porte en souvenir de son expérience.
Semble-t-il que j'ai bien caché mon jeu et que mon teint verdâtre n'était pas trop apparent, car après un moment, ils m'invitent chez eux pour le souper et la nuit. J'accepte volontiers, un peu soulagé de savoir que ce soir, au-dessus de moi il y aura un toit, et près de moi il y aura une toilette.
Ce n'est que bien installé chez eux que je finis par leur avouer que je souffre d'une terrible indigestion alimentaire aux dents de la mer. Ils se montrent compréhensifs, quoique la dame me paraît un peu déstabilisée par la révélation.
Je parviens tout de même à manger à table et à me montrer plaisant. L'effort m'est requis, d'autant plus qu'ils ont invité leur fille, son mari et leur jeune fille. J'estime faire plutôt bonne figure. La soirée se déroule plutôt bien.
Peu avant le départ de la fille et de sa famille, j'annonce que je tire ma révérence, malgré qu'il soit encore tôt, question de finir la lutte à l'indigestion dans mes quartiers. Se montrant indulgent à la lumière de mon état, monsieur me dirige vers leur chambre d'invités, située à l'étage, qui jouxte une salle de bains. Il s'assure que j'ai tout ce dont j'ai besoin, puis me souhaite bonne nuit.
Ma nuit est ponctuée d'une dizaine, voire d'une douzaine, de visites à la salle de bains. Je souffre d'une grave diarrhée, et chaque passage à la toilette ne résulte qu'en une petite quantité évacuée. Je me retrouve devant un dilemme : ou bien je tire la chasse chaque fois pour ne pas passer pour un sauvage ignorant tout des bonnes manières, au risque de les réveiller à tous coups car ils dorment au rez-de-chaussée, ou bien je laisse la cuvette accumuler des restants de requin en silence, au risque qu'au petit matin ils en découvrent l'horrible résultat.
J'opte pour la première option, entraînant un vacarme hydrique qui se répète la nuit durant. J'en ressens une certaine honte, plus vive à partir de la quatrième ou cinquième chasse d'eau. Ce n'est pas par hasard qu'au moment de me lever, alors même que je commence finalement à me sentir mieux, l'homme m'annonce que sa femme n'est pas là, ayant des courses à faire malgré qu'il soit encore de bonne heure. Tout indique que je ne verrai plus jamais cette dame.
Après un bref déjeuner, il me propose, ou plutôt m'annonce qu'il ira me déposer en bord de route pour que je puisse continuer mon aventure. J'accepte, et je le remercie pour son hospitalité. Je lui présente peut-être aussi mes excuses pour les caprices de ma digestion.
À nouveau en bord de route, revigoré par le petit-déjeuner et le sentiment d'être guéri, je souris aux conducteurs qui passent en songeant à cette épopée du requin avarié que je viens de traverser, sauvé par une casquette inspiratrice d'invitation.
mercredi 31 octobre 2012
mardi 30 octobre 2012
Arte carte
En voyage sur le pouce à Kyushu en mai dernier, un artisan de katanas, rencontré au hasard d'une conductrice qui voulait vraiment me le présenter, m'avait enseigné ichi-go ichi-é (一期一会). Normalement prononcée lors des cérémonies de thé, cette expression souligne que l'occasion est unique, et qu'il faut la célébrer ainsi, puisqu'il est fort probable que ne plus jamais revoir les gens avec lesquels on la partage.
Cette locution, rendue encore plus pertinente par le caractère fortuit des rencontres lors de ce voyage, m'avait tout de suite marqué de par son élégance, sa concision et sa représentation d'une facette incontournable des rapports humains. J'avais ainsi entrepris de l'utiliser régulièrement pour le restant de mon voyage, toujours à l'étonnement de mon interlocuteur.
L'une des dernières personnes rencontrées avant de rentrer à Tokyo, un homme d'affaires, m'avait proposé de m'imprimer des cartes de visite. Souhaitant la rendre mémorable, j'avais décidé d'y inclure 一期一会. J'ai pu observer le même effet positif chez ceux la recevant.
J'ai depuis quelques jours finalement donné la dernière carte de cet ensemble. En vue d'en demeurer pourvu pour ne pas être pris au dépourvu, aujourd'hui j'ai entrepris de concevoir et commander un nouvel ensemble sur le site Web d'un grand imprimeur, bien sûr en y conservant l'expression magique. Il a suffi de choisir la succursale où aller les chercher, pour ensuite patienter vingt-quatre heures. C'est donc dire que demain j'irai récupérer mes cartes, prêt à faire des rencontres de toute un vie avec des gens de tous horizons, tous uniques.
Cette locution, rendue encore plus pertinente par le caractère fortuit des rencontres lors de ce voyage, m'avait tout de suite marqué de par son élégance, sa concision et sa représentation d'une facette incontournable des rapports humains. J'avais ainsi entrepris de l'utiliser régulièrement pour le restant de mon voyage, toujours à l'étonnement de mon interlocuteur.
L'une des dernières personnes rencontrées avant de rentrer à Tokyo, un homme d'affaires, m'avait proposé de m'imprimer des cartes de visite. Souhaitant la rendre mémorable, j'avais décidé d'y inclure 一期一会. J'ai pu observer le même effet positif chez ceux la recevant.
J'ai depuis quelques jours finalement donné la dernière carte de cet ensemble. En vue d'en demeurer pourvu pour ne pas être pris au dépourvu, aujourd'hui j'ai entrepris de concevoir et commander un nouvel ensemble sur le site Web d'un grand imprimeur, bien sûr en y conservant l'expression magique. Il a suffi de choisir la succursale où aller les chercher, pour ensuite patienter vingt-quatre heures. C'est donc dire que demain j'irai récupérer mes cartes, prêt à faire des rencontres de toute un vie avec des gens de tous horizons, tous uniques.
dimanche 28 octobre 2012
Chanter la pomme
Vous trouvez une pomme qui provoque en vous une vive impression de par sa tenue en main, sa forme, sa chair ferme, sa robe et... sa caisse de résonance. Vous la creusez, la sculptez. De simple fruit, elle devient instrument à vent, éphémère car destiné à brunir au contact de l'air.
Vous en jouez. Une musique divine s'en échappe, impossible à reproduire exactement, parce qu'à la manière de flocons de neige, chaque pomme est unique, et l'instrument qui en est issu est inimitable. Un stradivarius comestible.
Dès lors, vous vous savez spécial. Vous êtes artisan d'instruments. Votre spécialité, la fluite. Vous êtes fluitiste.
Vous en jouez. Une musique divine s'en échappe, impossible à reproduire exactement, parce qu'à la manière de flocons de neige, chaque pomme est unique, et l'instrument qui en est issu est inimitable. Un stradivarius comestible.
Dès lors, vous vous savez spécial. Vous êtes artisan d'instruments. Votre spécialité, la fluite. Vous êtes fluitiste.
vendredi 26 octobre 2012
Champion
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| De l'importance d'un bon échauffement. Je lui dois ma victoire à l'arrachée au Marathon de Montréal en '82. |
Marie-Josée: Julien est-ce ton déguisement d'Halloween?
Marie-Josée, il doit y avoir erreur sur la personne. Je ne suis pas un quelconque Julien mais l'illustre Roger V. Thibodeau de Varennes. Peut-être me reconnaîtras-tu plutôt par le nom qui m'a été donné par les médias : le Tombeur de records.
Marie-Claude: T'as piqué la moustache à Freddie Mercury.
Marie-Claude, c'est plutôt Freddie qui a coopté ma moustache, l'ayant lui-même admis à plusieurs reprises. Nous n'avons pas que la moustache en commun, néanmoins : lui faisait avec sa voix ce que moi j'accomplis avec mes jambes. De la pure magie.
Isabelle: J'adore, j'adore vraiment! Ça sent le parfum cheap jusqu'ici!
Isabelle, les coureurs au cœur pur savent se refuser à pareils artifices de l'odorat. Le seul parfum que tu percevras à mes côtés proviendra de mes glandes sudorifiques alors même que je me donnerai corps et âme dans la noblesse de l'effort humain. Amen.
Marjolaine: La flexibilité se perd de nos jours. C'est un statement?
Marjolaine, c'est mon statement en effet. Il a du poids, venant d'un coureur qualifié à 15 reprises consécutives au Marathon de Boston, et membre du comité d'administration de celui de St-Félicien. Je dois admettre toutefois qu'en dépit de ma forme physique phénoménale d'athlète d'exception, une douleur à l'aine assez criante est perçue au moment de se passer la jambe au-dessus d'une rambarde.
Jules: Attention à ta genouillère quand tu cours comme Terry Fox: elle semble avoir glissé vers le bas (turbo).
Jules, c'est à pareil conseil qu'on reconnaît ses véritables alliés dans la quête de la perfection cardiovasculaire dépourvue de blessures. Comment se déroulent tes préparatifs en vue du triathlon de Cornwall au printemps '83?
mercredi 24 octobre 2012
Marathon cycliste
Je me suis levé ce matin avec une mission : soumettre ma demande de renouvellement de visa, nécessitant d'abord de me rendre au bureau municipal de mon ancien quartier. Ce plan a bien failli se dérailler, mais un à un les contretemps ont été rayés, de courage je me suis greyé, et à ma cause mes jambes se sont ralliées, pour ce qui a été au final un rallye sans pareil.
Il m'aura fallu subir la surprise d'un courriel de travail urgent occasionnant un départ fort retardé, abandonner l'idée de tout faire en une journée, abandonner cette idée d'abandon grâce à des services municipaux à la vitesse de la lumière, parcourir une vingtaine de kilomètres à toute allure pour arriver avant la fermeture du service d'immigration, et finalement y démontrer une bonne aptitude à la patience en attendant le traitement de mon dossier. À présent je peux déclarer mission accomplie. Ne me reste plus que le sentiment du fait accompli, soit de voir le visa figurer dans mon passeport, d'ici moins de deux semaines ouvrables.
Sa tâche herculéenne appartenant désormais au passé, le marathonien à roulettes accède finalement au podium qu'est son lit. Bonne nuit!
mardi 23 octobre 2012
Courir le 42 300 mètres haies
Le chemin de renouvellement de visa aime se parsemer d'embûches. Tirez-vous donc une bûche, que je vous en conte une bonne.
J'ai mentionné récemment que le directeur de mon ancienne école de japonais, où j'enseigne le français à l'occasion, avait offert que son institut parraine mon visa. Vendredi dernier, mettant la main sur le formulaire qu'il avait dûment rempli, je croyais être fin prêt à soumettre mon dossier à l'immigration. C'était prendre mes désirs pour des réalités.
Le premier obstacle, somme toute gérable, se dresse au moment d'appeler la ligne d'information d'immigration pour confirmer les documents requis dans mon dossier. La dame à l'autre bout du fil me surprend en précisant qu'il me faut un document au long nom (jūminzei kazeishōmeisho, 住民税課税証明書). Il s'agit d'un relevé de taxes municipales, à obtenir au bureau d'arrondissement, dénommé kuyakusho (区役所), qui ferme à 17h. Puisqu'il est près et qu'il me reste encore quarante minutes, je m'y précipite à vélo.
C'est alors qu'un nouvel obstacle, plus redoutable, prend la relève de son confrère déchu. Prenant un air navré, l'employé de la section fiscale m'indique que puisque j'ai emménagé dans l'arrondissement de Shinjuku au mois de juin, et donc que je n'y vis pas depuis le début de l'année, il ne peut accéder à ma demande. Je dois plutôt me référer au bureau de l'arrondissement au sein duquel j'habitais en début d'année, Adachi. Je suis dépité, car il est loin Adachi. Je quitte l'endroit bredouille, accueilli à la sortie par une pluie naissante, compagnonne idéale de mon état d'esprit.
La déception du moment estompée, et refusant de me laisser abattre par de telles tribulations triviales, je décide que demain matin non seulement à vélo j'irai obtenir mon jūminzei kazeishōmeisho, mais, doté d'un dossier ainsi complété, je me rendrai ensuite directement au bureau d'immigration, pour tout régler la même journée. La tâche n'est pas mince : 12,2 kilomètres me séparent du kuyakusho, lequel est à 18,6 kilomètres du bureau d'immigration, à partir duquel je devrai parcourir 11,5 kilomètres pour rentrer à bon port. Un total de 42,3 kilomètres, soit une centaine de mètres de plus que la distance officielle d'un marathon.
Devenu athlète par la force des visées de visa, je ne ferai qu'une bouchée des embûches. C'est du moins mon désir, en espérant qu'il devienne réalité.
lundi 22 octobre 2012
Le timing
En pleine leçon de japonais avec Nakakami-sensei, mon téléphone cellulaire retentit, un peu fort à mon goût. C'est un représentant du service de messagerie Sagawa, qui me demande de confirmer le nom de mon immeuble d'habitation. (Pour tout dire, je n'ai initialement pas bien saisi qui il était et ce qu'il voulait. J'ai dû le faire répéter, mais avec l'aide mon enseignante j'ai fini par comprendre.) Je suppose qu'il doit me livrer les produits naturels que j'ai commandés la semaine dernière.
Je lui indique que j'habite au Royal Garden, bien que cette bâtisse qui n'est pas un jardin soit dépourvue de toute prétention au trône. Étant encore en cours, je lui précise que je devrais être de retour à domicile à compter de 15h30. Il m'assure qu'il pourra venir à ce moment-là.
Je reviens chez moi à 15h28. En levant les yeux de ma montre, j'aperçois la camionnette de l'entreprise qui se stationne tout près. Je gare mon vélo, et je vais à la rencontre du livreur. Ne le voyant pas dans la cabine, je me dis qu'il est déjà à l'arrière, en train de prendre mon colis. Je m'y rends. Il me fait dos, à finir de trouver ses boîtes. J'essaie d'attirer doucement son attention. Il sursaute puis reprend ses esprits. Je lui indique mon nom, il me demande une signature et me remets mon paquet, nous nous souhaitons bonne continuation.
Je suis content d'avoir reçu la commande dès mon retour, et lui doit être content de ne pas devoir me la porter au sixième. Heureusement que je n'avais pas prétendu arriver plus tôt, comme bluff pour favoriser une livraison plus rapide. Nous n'aurions pu nous réjouir d'un timing si idéal, et lui n'aurait jamais pu raconter à ses collègues l'anecdote de l'étrange étranger, source de sursaut.
Je lui indique que j'habite au Royal Garden, bien que cette bâtisse qui n'est pas un jardin soit dépourvue de toute prétention au trône. Étant encore en cours, je lui précise que je devrais être de retour à domicile à compter de 15h30. Il m'assure qu'il pourra venir à ce moment-là.
Je reviens chez moi à 15h28. En levant les yeux de ma montre, j'aperçois la camionnette de l'entreprise qui se stationne tout près. Je gare mon vélo, et je vais à la rencontre du livreur. Ne le voyant pas dans la cabine, je me dis qu'il est déjà à l'arrière, en train de prendre mon colis. Je m'y rends. Il me fait dos, à finir de trouver ses boîtes. J'essaie d'attirer doucement son attention. Il sursaute puis reprend ses esprits. Je lui indique mon nom, il me demande une signature et me remets mon paquet, nous nous souhaitons bonne continuation.
Je suis content d'avoir reçu la commande dès mon retour, et lui doit être content de ne pas devoir me la porter au sixième. Heureusement que je n'avais pas prétendu arriver plus tôt, comme bluff pour favoriser une livraison plus rapide. Nous n'aurions pu nous réjouir d'un timing si idéal, et lui n'aurait jamais pu raconter à ses collègues l'anecdote de l'étrange étranger, source de sursaut.
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